Le secret de Veronika Voss(R.W. Fassbinder 1982)
"Je ne devrais pas vous prescrire de la morphine mais un être qui vous aime."dira Marianne Katz, neurologue de son état, en tendant l'ordonnance qu'elle venait de rédiger à sa cliente, de celles qu'elle affectionnait en prédateur repérant ses proies, riches, solitaires et chargées de souffrances dont elle les soulageait provisoirement, leur vendant très cher l'accès éphémère à ces paradis artificiels qui leur faisaient oublier quelques heures l'enfer de leur vie terrestre.Cette scène qui se jouait à Munich en 1955, elle ressemblait fort à celle tournée dans les années quarante par la UFA, "Poison insidieux",où Véronika Voss, alors au sommet de sa gloire, était bouleversante dans le rôle d'une femme qui vendait son âme à un méphistophélique médecin contre une ultime et rédemptrice injection. Aujourd'hui dans l'anonymat d'une salle de cinéma, Véronika fermait les yeux tant il lui était insupportable de se voir dans ce vertigineux écran-miroir qui reflétait à la fois son passé et son présent, la divine actrice qu'elle était en ce temps et la femme déchue qu'elle était devenue.
C'est vrai qu'elle était sublime alors, étoile scintillante sous le feu des projecteurs et tous les regards braqués sur elle lui renvoyaient l'éclat de son rayonnement.Elle en ressentait une exaltation si forte, des émotions si enivrantes qu'il lui était difficile de quitter ce monde idéal pour se retrouver dans la froide banalité du quotidien. Peu lui importait de travailler pour la UFA, de fréquenter Goebbels,peu lui importait que son pays soit en guerre! Elle ne voulait rien d'autre que l'ivresse, la vie comme un alcool fort qui lui coulerait dans les veines.Sans cesse elle jouait,construisait le rêve à sa guise, elle était actrice de sa propre vie pour faire de la grise et déprimante réalité un univers flamboyant. Bien à l'abri dans le blanc décor de sa villa, elle ne voulait rien entendre du bruit des bottes dans le monde extérieur. A son mari qui essayait de suivre l'angoissante actualité sur leur poste de radio, elle réclamait de douces lumières et de jolies musiques, à ce mari qui n'en pouvait plus de vivre avec une créature devenue inhumaine à tant se cacher derrière les artifices, une femme dont il était le partenaire plus que l'époux, lui donnant la réplique. Il était pourtant si fier d'elle quand elle donnait vie à ses scénarios qu'il lui écrivait sur mesure et elle lui était si reconnaissante de lui insuffler à travers ses mots la force de son amour. Mais cet amour-là n'était pourtant pas assez fort pour la sauver, pas assez fort pour donner un sens à sa vie, pour qu'elle s' accepte telle qu'elle était, dans sa simplicité de femme.Elle, elle voulait être toutes les femmes, la femme dans sa quintessence, l' unique, la grande séductrice qui n'avait d'existence que dans le regard des autres.Et si l'admiration qu'elle suscitait n'était pas assez intense pour maintenir son état de griserie, alors il y avait les pilules et l'alcool pour combler le manque, ce même alccol que buvait son mari pour oublier lui, qu'il n'arrivait pas à combler sa femme.
Cette salle de cinéma où elle était entrée pour se revoir dans la lumière, elle ne pouvait que la fuir pour se fondre dans l'ombre de la nuit et là enfin, loin des regards, s'abandonner à des émotions bien réelles et non plus dictées par son rôle. Est-ce le bruit des sanglots de cette femme qui ont arrêté Robert Krohn qui marchait tête baissée sous la pluie,pour lui offrir abri et protection, un petit coin de parapluie contre un coin de paradis, le temps d'une marche entre ces arbres qu'auraient pu peindre Magritte ? Et ce rire qui succéda aux pleurs sur le visage de Véronika, Robert n'en savait pas l'inestimable valeur, lui qui sans le vouloir lui avait rendu son humanité en s'intéressant à elle sans la reconnaitre, sans même savoir qui était Véronika Voss.Il lui avait offert quelques minutes de la liberté et de l'insouciance d'un être humain comme les autres avant que de nouveau l'angoisse referme ses griffes sur elle dans ce bus où ils étaient montés, l'angoisse d'être reconnue, de se montrer sans fards, dans sa nudité de femme ordinaire et de lire la déception dans les yeux des passagers.
Robert ne refusera pas le rendez-vous que Véronika lui fixera par téléphone dans un élégant salon de thé, attiré par le mystère de cette femme à peine entrevue comme un papillon par la lumière, lui Robert Krohn, journaliste sportif, qui supporte le jour sa vie grise et la nuit écrit des poèmes en rêvant d'entendre ce qui n'a jamais été entendu "le centième nom d'Allah, le dernier bruit de cymbale de Mozart, les échos de la vie utérine....". Là elle lui jouera le grand jeu de la femme fatale mais de façon si théâtrale qu'elle en sera pathétique, le noyant sous un flot de paroles décousues,s'agaçant des lumières qui ne la mettent pas en valeur, nerveuse, agitée, comme effrayée de ne pas être à la hauteur du personnage qu'elle interprète devant ce spectateur conciliant et inattendu, complice de l'illusion qu'elle s'offre une fois encore pour se sentir vivante, pour se persuader qu'elle a encore un avenir."Côté ombre, côté lumière, vous me trouvez belle ?lui dira-t-elle en jouant avec les bougies"Ombre et lumière, les deux secrets du cinéma."Oui, tout est là dans ce jeu subtile d'ombres et de lumières qui permet de façonner la réalité selon les désirs de son créateur, dans cet univers réinventé en puisant au plus obscur de l'être pour le faire apparaitre à la lumière de l'imagination, "dans cette obscure clarté qui tombe des étoiles".
Robert ne refusera pas non plus l'invitation de Veronika quand elle lui proposera de passer la nuit avec lui et cela même sous les yeux de la femme qui partage sa vie.Il la suivra comme hypnotisé dans sa blanche villa devenue mausolée, feignant de croire ses incohérents mensonges. Mais la nuit d'amour se transformera en cauchemar, la fatale séductrice en pauvre être souffrant secoué de convulsions que Robert devra conduire au plus vite chez l'inquiètant docteur Katz.
Là est sa cellule, la prison dont elle arrive parfois dans un dernier sursaut de vie à s'enfuir quelques heures mais où elle retourne d'elle même s'enfermer,courbant l'échine, le bras tendu à la piqûre.C'est que pour oublier la flamboyante jeune femme qu'elle n'est plus, son mariage qu'elle a détruit, ses rôles qu'on ne lui propose plus, Véronika a vendu sa volonté à Marianne Katz qui tire à sa guise les ficelles de la pauvre marionnette qu'elle est devenue.Même de sa mort, elle ne peut décider : "Pour mourir, il te faudra ma permission."
Il suffira d'un vase brisé, brisé comme la vie de Véronika, pour que Robert soulève un coin du voile qui recouvre le secret de Véronika Voss, un vase brisé qui le conduira chez les Treibel, ce charmant vieux couple qui fréquente la salle d'attente du docteur Katz.L'enfer que herr Treibel tente d'oublier chez Marianne Katz a pour nom Treblinka, il en garde l'empreinte tatouée sur la peau. S'il en est sorti physiquement, il n'a jamais pu revenir dans le monde des hommes, il ne veut plus rien avoir à faire avec lui.Seul le monde des rêves lui est supportable, ce monde que Katz lui vend. Il sait exactement le nombre de pierres qui lui appartiennent encore dans sa maison et la quantité de bonheur qu'elles lui permettront d'obtenir.Ensuite il faudra fermer le livre et c'est ce qu'il fera, trouvant dans une tisane au miel et aux barbituriques l'oubli définitif.Sa femme le suivra, leur amour était si fort, si fort mais pas assez pour lui faire oublier les insupportables souffrances que les hommes infligent à d'autres hommes, pas assez pour le sauver.
Parce qu'il aime Véronika, Robert Krohn se démènera comme un diable pour dénoncer les agissements de Katz. Mais qui se soucie de ces fantômes d'un passé que l'on aimerait recouvrir d'un couvercle hermétique et de leur disparition d'un présent où ils dérangent en réveillant la mauvaise conscience, même s'il reste quelques inconditionnels pour murmurer que ces années-là, c'était la belle époque ? Qui ira fouiller dans la vie de Marianne Katz qui sait si bien maitriser ses émotions et manipuler celles des autres, qui dans son appartement d'un blanc immaculé où il ne semble y avoir jamais d'ombres, a fait du commerce un bonheur, s'assurant une inépuisable clientèle et de faciles complicités tant l'envie de richesses et de pouvoir se cache même chez les êtres aux allures honorables, tant il existe d'esprits serviles qui se complaisent dans le sillage des puissants ? Les journalistes ?Ils n'ont aucune curiosité pour ceux qui sont à terre , à la rigueur leur chute peut susciter un intérêt. Les policiers ? Sanglés dans leurs imperméables noirs, un chapeau sur la tête, ils s'en tiennent aux faits et aux apparences et celles de Marianne Katz semble des plus respectables. Pourquoi chercher plus loin ? Même Véronika va le trahir dans un parfait numéro d'actrice aux ordres de Katz.
Toute cette agitation autour de Véronika commençait à inquiéter l'infaillible docteur, elle devenait dangereuse, il fallait se débarasser d'elle ,lui organiser une sortie honorable. Véronika sera éblouissante dans son dernier grand rôle, dans cette soirée d'adieu réunissant le monde du cinéma où elle devait annoncer son départ pour les Etats-Unis où elle étudiera les propositions que lui font la Fox, la MGM et la United Artists Corporation, "un syndicat d'artistes?" questionnera une journaliste,"non mais tous les artistes devraient s'associer... pour la libération de l'art, pas d'art sans liberté, sinon comment pourrait-il libérer l'homme ?"répondra Véronika "...et savez-vous comment on appelle le cinéma aux Etats-Unis ?L'usine à rêves!"
Pauvre Véronika ! C'est elle-même qu'elle aura le plus mystifiée et si elle avait toujours su où elle en était, elle se berçait encore de ses mensonges.
En ce vendredi saint où la ville résonnait des cloches de toutes les églises, où la radio ne diffusait pas de jolies musiques mais l'office célébrant la Passion du Christ, elle allait pouvoir déposer sa croix dans cette chambre où Marianne l'avait enfermée seule, sans morphine mais avec beaucoup de comprimés. Là allait finir son calvaire, le temps de remettre un peu de rouge à lèvres, elle pourrait lancer sa dernière réplique: "Maintenant je vous appartient, je ne peux plus vous donner que ma mort."la réplique finale de "Poison insidieux" ce film de son ancienne vie.
Aussi fort soit-il, que pouvait l'amour dans un monde où l'on fait commerce du rêves et du bonheur?
Aussi fort soit-il, que pouvait l'amour dans un monde où l'on fait commerce du rêves et du bonheur?
4 commentaires:
A te lire, je crois qu'il devient urgent pour moi de découvrir Fassbinder. A bientôt, donc!
Bonjour Jade, que ce billet est bien écrit. J'ai vu ce film à l'époque de sa sortie, ce fut le dernier de Fassbinder et un de ses meilleurs. Je l'ai en DVD, il faudrait que je le revoie. Le noir et blanc est sublime. Fassbinder fut un grand réalisateur trop tôt disparu. Bonne après-midi.
Merci Dasola.Vous pouvez prendre le temps de revoir ce film,tant il est riche.Vous y trouverez certainement matière à réflexion
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